Libre Aligre

Libre Aligre

CHARME SINGULIER

Bien que rénové et pomponné, le quartier conserve un certain charme. Dans les bars sans prétention autour de la place, commerçants du marché et piliers de zinc font dans la joute verbale. Et ici, pour moins de dix euros, c'est entrée, plat, dessert et accueil sympathique.

A Aligre, il y aussi des choses qu'on ne voit pas ailleurs. Preuve en est, la graineterie qui donne sur la place. Ouverte en 1895, cette ancienne épicerie est toujours en activité, et vend quantité de graines comestibles, à semer ou destinées aux oiseaux.

Aussi est-on frappé par la diversité de l'offre gastronomique. Quel autre quartier réunit dans un périmètre très réduit les cuisines du Cap-Vert, de Sardaigne, du Maghreb, d'Espagne et quelques bonnes adresses du terroir français ? Si Aligre est un village, celui-ci est ouvert à tous les continents et à de nombreuses communautés. Certaines ont leur association ; ceci permet aux membres de garder un lien entre eux et avec leur culture d'origine. D'autres se réunissent par petits groupes, de manière désordonnée, près du marché couvert. En somme, la place du village. Et le bistrot du coin est aussi un endroit propice pour prendre des nouvelles du quartier.

Le mot est galvaudé, mais il faut reconnaître qu'une forme de convivialité spontanée est une des caractéristiques d'Aligre. Est-ce cette simplicité des rapports que sont venues chercher quelques figures du cinéma français ? Quoi qu'il en soit, on croise parfois Karin Viard, Lou Doillon, Jean-Pierre Darroussin ou Marilyne Canto au marché.

Consciente de son histoire et de sa spécificité, cette bourgade à l'intérieur du 12e arrondissement résiste à sa façon aux assauts de la post-modernisation. Face aux replis casaniers et à la disparition de l'espace public, l'association La Commune libre d'Aligre (environ quatre cents membres) redouble d'initiatives pour maintenir ou provoquer du lien social.

DEFENDRE L'ESPACE PUBLIC

Créée en 1955, La Commune libre d'Aligre est considérée comme l'association de quartier la plus active de Paris. Ses domaines d'intervention sont multiples. Ils vont de l'animation culturelle à l'action sociale ou juridique. Pour Toni Briceno, habitant du quartier depuis vingt ans et membre actif de l'association, agir pour plus de "convivialité" ou pour se faire entendre procède de la même logique : "Face à l'affaiblissement de la mixité sociale ou à l'uniformisation des modes de vie, nos actions visent à provoquer des échanges entre habitants ; nous sommes très attachés à cette notion d'espace public qu'on tente de nous confisquer. Notre message, c'est un peu : ouvrez vos portes, sortez de chez vous !

Dans les faits, la Commune libre a créé un jardin potager collectif et un festival de films annuel, elle organise aussi des fêtes de quartier, des vide-grenier ou des balades à vélo. Mais cette année, l'association a décidé d'aller encore plus loin. Le projet consiste à ouvrir, très prochainement, un café/restaurant associatif, La Commune, dans lequel les membres de l'association seraient, pour un soir, cuisiniers à part entière. Cécile Petitet, autre cadre de l'association, explique : "Constatant le succès des repas de quartier pour lesquels les habitants ont montré une vraie envie de faire découvrir leurs recettes aux autres, l'idée a fait son chemin d'avoir un lieu permanent pour le partage (au sens large). Hormis l'aspect cuisine, on souhaite que l'endroit soit un lieu de débats, de spectacles, d'expositions, etc. Beaucoup d'associations du quartier se sont greffées au projet, mais aussi des commerçants du marché et des boutiques..."

Fini les images d'Epinal à propos d'Aligre, le Paris populaire d'antan est bel et bien révolu. Mais demeurent une cohabitation assez harmonieuse entre plusieurs communautés, entre l'ancien et le moderne, et l'impression que la vraie richesse du quartier réside à l'intérieur des gens qui le composent ; leurs attentions et leurs idées.