Oubliez la carte postale du Vieux-Paris populo : Aligre, lui aussi, a changé. Mais telle une place de village avec un marché tous les matins, le quartier a conservé une belle activité, reste propice aux rencontres et aux échanges. A deux pas de Bastille, il y a bel et bien de la vie !
Situé à moins de deux stations de Bastille, le quartier Aligre est pourtant très distinct de l'illustre place. Aligre est moins "sélect", n'a pas le clinquant de l'Opéra Bastille et n'est pas, à proprement parler, un lieu pour le shopping. Le touriste pressé n'y met pas les pieds, et, d'ordinaire, le noctambule va et vient autour des rues de Lappe et de la Roquette. Aligre et Bastille, ça n'a pas grand-chose à voir. L'histoire, elle-même, les renvoie dos à dos.
La place d'Aligre est fille de l'artisanat du faubourg Saint-Antoine. Et la longue artère, qui est, à l'époque, le chemin le plus rapide pour se rendre de Paris au château de Vincennes, se développe, mais à l'extérieur de la capitale, en périphérie. Aussi, une ordonnance de 1471 encouragera les artisans à s'y installer en masse : la législation faisant ici une faveur aux activités extra-muros. Du coup, le travail du bois, du fer et du verre prospère ; et dans l'effervescence ouvrière germera, aussi, les idéaux révolutionnaires...
C'EST MARCHE TOUS LES JOURS !
Pour se rendre place d'Aligre, les rues sont plutôt étroites. Cette circulation réduite fait que l'endroit baigne dans un calme relatif. Sauf quand le marché bat son plein ; c'est-à-dire tous les matins (sauf le lundi).Sur la place, il y a le marché couvert Beauvau (construit en 1779) et les allées extérieures où se succèdent des étalages divers : fruits et légumes, fleurs, textiles, brocante, etc. Il y a aussi des emplacements plus informels, sortes de "troc et puces" ou vide-grenier ; Saint-Ouen, en miniature. Et l'un des charmes d'Aligre réside dans le caractère improvisé de sa mise en scène. Jour de marché, les paroles et les couleurs partent dans tous les sens.
Tandis que dans les quartiers parisiens rebattus tout est ordonné, Aligre dépayse. Ici, un cachet "vieux Paris" se conjugue avec le multi-ethnisme. Et l'ancien côtoie le moderne. Si l'architecture est disparate, les commerces le sont aussi. Un bistrot/brasserie sans âge voisine avec Les Modernistes, une "galerie des arts du XXe siècle, spécialisée dans l'achat, la vente et l'estimation des objets et mobiliers des années 1950 à 1970", ouverte depuis 2004. Du coup, les soirs de vernissage, c'est une tout autre population qui débarque : jeune et branchée ; bourgeois-bohèmes ?
Aligre n'a pas échappé au diktat du marché de l'immobilier. Les prix exorbitants ont fait que les classes populaires ont été contraintes d'aller voir ailleurs. Depuis une dizaine d'années, la population change. Aligre s'embourgeoise, le nombre de commerces de bouche augmente et de nouvelles adresses - un peu trop belles pour être vraies - tentent d'attirer les "embastillés".
CHARME SINGULIER
Bien que rénové et pomponné, le quartier conserve un certain charme. Dans les bars sans prétention autour de la place, commerçants du marché et piliers de zinc font dans la joute verbale. Et ici, pour moins de dix euros, c'est entrée, plat, dessert et accueil sympathique.
A Aligre, il y aussi des choses qu'on ne voit pas ailleurs. Preuve en est, la graineterie qui donne sur la place. Ouverte en 1895, cette ancienne épicerie est toujours en activité, et vend quantité de graines comestibles, à semer ou destinées aux oiseaux.
Aussi est-on frappé par la diversité de l'offre gastronomique. Quel autre quartier réunit dans un périmètre très réduit les cuisines du Cap-Vert, de Sardaigne, du Maghreb, d'Espagne et quelques bonnes adresses du terroir français ? Si Aligre est un village, celui-ci est ouvert à tous les continents et à de nombreuses communautés. Certaines ont leur association ; ceci permet aux membres de garder un lien entre eux et avec leur culture d'origine. D'autres se réunissent par petits groupes, de manière désordonnée, près du marché couvert. En somme, la place du village. Et le bistrot du coin est aussi un endroit propice pour prendre des nouvelles du quartier.
Le mot est galvaudé, mais il faut reconnaître qu'une forme de convivialité spontanée est une des caractéristiques d'Aligre. Est-ce cette simplicité des rapports que sont venues chercher quelques figures du cinéma français ? Quoi qu'il en soit, on croise parfois Karin Viard, Lou Doillon, Jean-Pierre Darroussin ou Marilyne Canto au marché.
Consciente de son histoire et de sa spécificité, cette bourgade à l'intérieur du 12e arrondissement résiste à sa façon aux assauts de la post-modernisation. Face aux replis casaniers et à la disparition de l'espace public, l'association La Commune libre d'Aligre (environ quatre cents membres) redouble d'initiatives pour maintenir ou provoquer du lien social.
DEFENDRE L'ESPACE PUBLIC
Créée en 1955, La Commune libre d'Aligre est considérée comme l'association de quartier la plus active de Paris. Ses domaines d'intervention sont multiples. Ils vont de l'animation culturelle à l'action sociale ou juridique. Pour Toni Briceno, habitant du quartier depuis vingt ans et membre actif de l'association, agir pour plus de "convivialité" ou pour se faire entendre procède de la même logique : "Face à l'affaiblissement de la mixité sociale ou à l'uniformisation des modes de vie, nos actions visent à provoquer des échanges entre habitants ; nous sommes très attachés à cette notion d'espace public qu'on tente de nous confisquer. Notre message, c'est un peu : ouvrez vos portes, sortez de chez vous !
Dans les faits, la Commune libre a créé un jardin potager collectif et un festival de films annuel, elle organise aussi des fêtes de quartier, des vide-grenier ou des balades à vélo. Mais cette année, l'association a décidé d'aller encore plus loin. Le projet consiste à ouvrir, très prochainement, un café/restaurant associatif, La Commune, dans lequel les membres de l'association seraient, pour un soir, cuisiniers à part entière. Cécile Petitet, autre cadre de l'association, explique : "Constatant le succès des repas de quartier pour lesquels les habitants ont montré une vraie envie de faire découvrir leurs recettes aux autres, l'idée a fait son chemin d'avoir un lieu permanent pour le partage (au sens large). Hormis l'aspect cuisine, on souhaite que l'endroit soit un lieu de débats, de spectacles, d'expositions, etc. Beaucoup d'associations du quartier se sont greffées au projet, mais aussi des commerçants du marché et des boutiques..."
Fini les images d'Epinal à propos d'Aligre, le Paris populaire d'antan est bel et bien révolu. Mais demeurent une cohabitation assez harmonieuse entre plusieurs communautés, entre l'ancien et le moderne, et l'impression que la vraie richesse du quartier réside à l'intérieur des gens qui le composent ; leurs attentions et leurs idées.
SE RESTAURER
Chez Céleste , 18, rue de Cotte, 12e
Cuisine du Cap-Vert et créole, Chez Céleste est aussi un dépaysement pour les yeux et les oreilles. Et c'est ici que dîne la chanteuse Cesaria Evora quand elle est à Paris. Au menu : colombo, catchupa, poissons et fruits de mer. Musique live le week-end. Additions très raisonnables.
L'Encrier , 55, rue Traversière, 12e
Ses profiteroles ont bonne réputation, mais L'Encrier, c'est aussi une cuisine française traditionnelle et gentiment créative : bœuf aux cèpes, poire au roquefort, tournedos au foie gras, etc. Menus à 13 € (le midi) et 22 € (le soir) ; la carte change tous les jours, et c'est pour beaucoup, dans le genre, le meilleur rapport qualité/prix du quartier.
Sardegna a Tavola , 1, rue de Cotte
Où l'on découvre les charmes de la cuisine en provenance de Sardaigne, et ses subtiles différences avec l'Italie. Les habitués viennent de loin pour se délecter de cette gastronomie méditerranéenne si particulière ; ce dépaysement à un coût : prévoir une quarantaine d'euros par personne.
Le Berbère , 62, rue Crozatier
A une petite centaine de mètres de la place d'Aligre, le Berbère accueille avec le sourire. C'est copieux et bien mijoté ; entre 10 et 15 €, un large choix de tajines, couscous et grillades s'offre à vous dans un cadre authentique.
Si Senor , 9, rue Antoine-Vollon
Avec la vogue des pseudo bars à tapas, la cuisine espagnole est attendue au tournant. Mais Si Senor est une valeur sûre. Tous les plats traditionnels figurent au programme. La déco, elle aussi, est couleur locale. Le soir, compter entre 20 et 30 € par personne.
BOIRE UN VERRE
Le Baron rouge , 1, rue Théophile-Roussel
Sorte de vedette dans le quartier, ce bistrot "vieux Paris" est un endroit où le vin provient directement du tonneau. A la bonne franquette, Le Baron rouge sert aussi assiettes de charcuterie, fromages et huîtres.
Bottle Shop , 5, rue Trousseau
Signe supplémentaire de la diversité culturelle du quartier, le Bottle Shop est un véritable pub à l'anglo-saxonne, tendance très animé.